Face à une pression démographique sans précédent et à des systèmes éducatifs sous tension, l’Afrique est devenue un terrain central des nouvelles diplomaties du savoir. Longtemps structurée par l’Europe et les bailleurs multilatéraux, l’aide à l’éducation demeure décisive, mais apparaît de moins en moins dimensionnée face à l’ampleur des besoins.
La montée en puissance de nouveaux partenaires, en Asie comme au Moyen-Orient, redessine désormais la carte des coopérations, entre complémentarités, stratégies d’influence et compétition discrète.
Une crise de moyens et une question de souveraineté
En Afrique subsaharienne, la crise éducative est d’abord une crise de moyens. L’écart de financement reste massif alors que les besoins augmentent, et le sous-financement se lit dans les infrastructures : écoles trop éloignées, établissements sous-équipés, manque de matériel pédagogique, accès incomplet à l’eau et à l’assainissement, parfois absence de cantines.
Cette fragilité pèse directement sur la fréquentation scolaire et sur la qualité des apprentissages. La progression des repas scolaires illustre ce paradoxe, un effort réel, mais un système encore sous tension : 87 millions d’enfants sont désormais couverts en Afrique subsaharienne, soit 20 millions de plus qu’en 2022.
À ces limites matérielles s’ajoutent la pénurie d’enseignants et l’essor du numérique, qui ouvre un nouveau front : au-delà des budgets, la question devient aussi politique, qui fixe les priorités, quels contenus sont utilisés, quels outils structurent l’enseignement, et qui gouverne les données éducatives à mesure que l’école se digitalise.
Partenaires historiques et nouveaux entrants, vers un paysage hybride
Pendant des décennies, l’appui international à l’éducation africaine s’est structuré autour d’un noyau relativement stable : États africains, bailleurs multilatéraux, et partenaires bilatéraux européens. L’Europe, et notamment la France, y occupe une place importante via l’aide publique au développement, des instruments financiers et des programmes de coopération institutionnelle et académique.
Cette logique se traduit aussi par des dispositifs de réforme, à l’image de PEERS, initiative financée par l’Union européenne, qui appuie les communautés économiques régionales comme la CEDEAO et la Communauté d’Afrique de l’Est pour renforcer la coordination des politiques éducatives autour d’enjeux comme le numérique et l’inclusion. Ce socle demeure central, mais son niveau de ressources et son efficacité sont régulièrement questionnés au regard de l’ampleur des besoins.
Dans le même temps, la diversification s’accélère. Des puissances asiatiques, au premier rang desquelles la Chine, et des pays du Moyen-Orient renforcent leur présence, avec des approches souvent plus visibles et plus opérationnelles, centrées sur des projets, des infrastructures, du numérique, et parfois des dispositifs orientés compétences et employabilité.
Cette montée en puissance passe par des annonces très dotées, comme le programme émirati AI for Development, annoncé à 1 milliard de dollars et visant à déployer des infrastructures et services d’IA en Afrique, l’éducation figurant parmi les secteurs ciblés. Il s’agit aussi d’outils d’ancrage plus durables, comme les Instituts Confucius côtés chinois, qui structurent une coopération linguistique et universitaire en parallèle des partenariats économiques. Cette dynamique ne remplace pas les acteurs historiques, elle s’y superpose et façonne un paysage hybride où la coopération s’accompagne d’une concurrence d’influence plus discrète.
Le Golfe, nouvelle puissance éducative en Afrique
Dans cette reconfiguration, les pays du Golfe investissent l’éducation comme un levier stratégique, à la croisée du social, du développement et de l’influence. Les Émirats arabes unis se distinguent par un portefeuille combinant des dispositifs immédiatement déployables et des ambitions technologiques plus larges.
Sur le terrain, The Digital School illustre cette logique de déploiement rapide : la Mauritanie a servi de pilote avec 66 centres d’apprentissage numérique inaugurés en juin 2023, conçus pour toucher des dizaines de milliers d’élèves et former des enseignants dans des zones où l’offre scolaire est discontinue. En parallèle, l’annonce fin 2025 d’un programme AI for Development doté d’1 milliard de dollars traduit une volonté de s’ancrer dans les infrastructures et services numériques en cours de construction en Afrique, l’éducation figurant explicitement parmi les secteurs visés.
Les Émirats investissent aussi des leviers moins visibles mais structurants, comme la nutrition scolaire via Dubai Cares, avec un appui annoncé sur la période 2021–2026 en partenariat avec le Programme alimentaire mondial et l’Union africaine. En 2026, l’enjeu sera donc celui du bilan, de la pérennisation et de l’ancrage de ces programmes dans les politiques publiques nationales, au-delà de la séquence de financement initiale.
D’autres acteurs du Golfe avancent avec des stratégies distinctes : le Qatar s’appuie sur une diplomatie éducative installée, notamment via Education Above All, avec des programmes centrés sur l’accès à l’école et l’éducation en contextes fragiles, par exemple des projets annoncés en 2023 pour appuyer la scolarisation et la réintégration d’enfants hors école dans plusieurs pays africains. L’Arabie saoudite privilégie davantage des canaux humanitaires et institutionnels, avec un accent sur la jeunesse et des initiatives de soutien.
Pour les États africains, l’enjeu est de tirer parti de cette diversification sans perdre la main sur l’intégration des programmes dans les systèmes existants, la formation des enseignants, et la gouvernance des contenus et des données, condition centrale de la souveraineté éducative. Car derrière l’afflux de solutions et de financements, la question décisive reste celle de l’alignement : qui définit les priorités, selon quels standards, et avec quelle capacité à inscrire ces partenariats dans la durée.



