Redéfinir l’économie africaine : Une perspective ancrée dans le continent avec Cédric Achille Mbeng Mezui

Par le Pr Bonaventure MVE ONDO

  • Professeur émérite de Philosophie
  • Recteur honoraire de l’Université Omar Bongo
  • Vice-Recteur honoraire de l’Agence universitaire de la Francophonie

Résumé

Cet article analyse la pensée économique et géoéconomique de Cédric Achille Mbeng Mezui à travers deux de ses ouvrages majeurs, Sortir du collapsus économique : reconstruire la puissance africaine (2021) et Géoéconomie : des minerais stratégiques dans le bassin du Congo (2024). Nous proposons d’y voir l’émergence d’une doctrine que nous nommons « réalisme souverainiste africain », articulant souveraineté politique et maîtrise matérielle des leviers financiers et stratégiques. En mobilisant une lecture philosophique et prospective, nous montrons comment cette doctrine, ancrée dans des filiations intellectuelles africaines (Nkrumah, Hountondji, Mbembe), pourrait servir de cadre d’action pour les États africains à l’horizon 2050.


Introduction : l’économie comme front principal de la souveraineté

Au début du XXIᵉ siècle, l’Afrique se trouve à un carrefour historique, mêlant espoirs d’émancipation et risques de dépendances persistantes. L’intégration continentale, souvent évoquée, est encore freinée par des inerties structurelles et par la dynamique capitaliste globale. Les discussions sur la souveraineté africaine se sont souvent concentrées sur les dimensions politiques et culturelles, négligeant l’économie, pourtant centrale. Cédric Achille Mbeng Mezui propose un changement de perspective, affirmant que l’économie est le cœur de la puissance durable. Sa pensée met en lumière le paradoxe d’une souveraineté nominale sans bases matérielles solides, nous incitant à envisager une Afrique ancrée dans ses ressources et capable de transformer ces atouts en leviers de pouvoir.

La question centrale ici est : comment l’Afrique peut-elle passer d’une souveraineté nominale à une souveraineté effective ? En examinant les travaux de Mbeng Mezui, nous défendons l’idée que sa vision, articulée autour du « réalisme souverainiste africain », offre des pistes concrètes pour y parvenir.

1. Sortir du collapsus économique : vers une souveraineté effective

Dans son ouvrage Sortir du collapsus économique, Mbeng Mezui présente un constat alarmant : depuis les années 1960, l’économie africaine a évolué peu malgré les efforts de leaders comme Nkrumah ou Lumumba. Les indépendances politiques ont souvent maintenu des relations économiques coloniales, plombées par une extraction massive de ressources et une industrialisation faible. Cette dépendance aux économies extérieures se renforce avec la mondialisation néolibérale, qui a souvent entravé les capacités productives des États africains.

Mbeng Mezui appelle à la création d’instruments financiers endogènes, tels que des marchés régionaux et des fonds souverains. Ces mécanismes visent à financer des infrastructures productives, permettant à l’Afrique de sortir du piège de la dépendance externe. Il insiste sur le fait que la maîtrise des instruments financiers est cruciale pour refonder une souveraineté véritable, qui ne soit plus simplement une façade, mais une réalité palpable.

2. Géoéconomie des ressources : minerais stratégiques et pouvoir

Dans Géoéconomie : des minerais stratégiques dans le bassin du Congo, Mbeng Mezui élargit son analyse à la géopolitique des ressources. Le bassin du Congo, riche en minerais essentiels comme le cobalt et le lithium, devient un point stratégique dans le contexte mondial d’une transition énergétique. Il met en évidence la nécessité pour l’Afrique de contrôler ces ressources afin d’éviter de demeurer à un statut de simple fournisseur de matières premières. La capacité de négociation collectivité et le contrôle des ressources critiques deviennent des enjeux fondamentaux pour l’avenir du continent.

C’est ici que la relation entre souveraineté financière et contrôle des ressources se révèle : l’absence d’une stratégie soudaine sur les ressources est synonyme de dépendance aux dynamiques extérieures, aggravant les insuffisances économiques internes.

3. Vers le réalisme souverainiste africain

Mbeng Mezui se place dans une tradition intellectuelle africaine en pleine effervescence, partageant avec des penseurs comme Nkrumah et Hountondji l’idée que l’autonomie économique est la clé de la liberté politique. Son approches se distingue par l’intégration de la finance comme un champ stratégique, révélant ainsi un réalisme souverainiste africain. Ce réalisme implique une compréhension des défis géopolitiques tout en affirmant que la dignité politique et la maîtrise des ressources sont inextricables.

Ce concept se double d’une praxis, un modèle à suivre pour transformer la réalité économique africaine en un outil de puissance choisie plutôt que subie. Cette approche exige non seulement des politiques mais aussi une mobilisation active des acteurs économiques et politiques à travers le continent.

4. Perspectives et scénarios à l’horizon 2050

À l’horizon 2050, avec une population africaine représentant plus d’un quart de l’humanité, il est impératif de concevoir une vision à long terme centrée sur quatre axes : la souveraineté financière, la maîtrise des ressources critiques, les alliances géoéconomiques Sud-Sud, et une gouvernance panafricaine efficace. Ces piliers peuvent être catalyseurs d’un mouvement vers une Afrique intégrée et significativement influence dans l’arène mondiale.

Trois trajectoires émergent pour l’Afrique au XXIe siècle, fondées sur la capacité des États à s’approprier et coordonner leurs leviers de puissance :

  1. La convergence souverainiste : Une intégration financière réussie produisant des marchés interconnectés et une industrialisation localisée.
  2. La fragmentation persistante : Une incapacité à évoluer et une dépendance continue aux matières premières, générant une vulnérabilité financière chronique.
  3. L’émergence partielle de pôles régionaux : Certaines régions se démarquant par leur capacité à mettre en œuvre les principes du réalisme souverainiste, tandis que d’autres restent en retrait à cause de divers obstacles.

La voie vers une souveraineté économique véritable passe par le dialogue entre des visions stratégiques, l’appropriation des ressources, et la nécessité de répondre aux objectifs globaux actuels tout en préservant les intérêts africains. Cette dynamique souligne l’importance cruciale de la réflexion critique en matière de politique économique, où la pensée de Cédric Achille Mbeng Mezui éclaire le chemin à suivre.

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