Un après-scrutin sous haute tension
YAOUNDÉ — Deux jours après l’élection présidentielle du 12 octobre, le Cameroun vit au rythme des incertitudes et des rumeurs. Alors que la Commission électorale (ELECAM) poursuit la centralisation des résultats, l’opposant Issa Tchiroma Bakary a revendiqué la victoire dès lundi soir, plongeant le pays dans un climat politique tendu et chargé d’émotions.
« Notre victoire est claire. Elle doit être respectée », a déclaré l’ancien ministre devenu candidat d’opposition dans une vidéo largement relayée sur les réseaux sociaux. Une annonce audacieuse dans un contexte où seul le Conseil constitutionnel est habilité à proclamer les résultats officiels.
Du côté du pouvoir, la réaction ne s’est pas fait attendre. Le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, a dénoncé une « provocation » et averti que toute déclaration de victoire non autorisée pourrait être assimilée à un acte de « haute trahison ». Cette passe d’armes illustre le climat d’extrême méfiance entre les institutions et une opposition déterminée à faire entendre sa voix.
Le crépuscule d’une ère politique ?
Cette présidentielle revêt un caractère historique. Paul Biya, 92 ans, au pouvoir depuis 1982, briguait un nouveau mandat. Après plus de quatre décennies à la tête du pays, son image de patriarche et d’homme fort du régime semble aujourd’hui contestée comme jamais.
Depuis plusieurs années, les tensions internes au sein du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC) et les interrogations sur la succession de Biya ont alimenté un profond malaise au sein de la population. De nombreux observateurs estiment que cette élection pourrait marquer la fin d’un cycle politique.
Issa Tchiroma Bakary, longtemps considéré comme un fidèle du pouvoir avant de s’en détacher, a su capitaliser sur cette lassitude. Sa campagne, axée sur la rupture, la justice sociale et la réconciliation nationale, a trouvé un écho chez une jeunesse en quête d’alternance. Il a même présenté publiquement des excuses pour son passé gouvernemental, se positionnant comme un « repenti » déterminé à reconstruire le Cameroun sur de nouvelles bases.
Une opposition fragmentée mais galvanisée
L’un des paradoxes du scrutin réside dans la capacité de Tchiroma à fédérer une partie d’une opposition habituellement divisée. Plusieurs figures majeures, dont Maurice Kamto, n’ont pas pu se présenter après le rejet de leurs candidatures par les autorités électorales. Malgré cela, le mouvement contestataire a gagné du terrain, porté par un discours plus direct et une communication numérique soutenue.
Mais le défi reste immense. Le Cameroun est un pays où le contrôle du pouvoir repose sur un système institutionnel étroitement verrouillé : médias d’État, justice alignée, appareil sécuritaire loyal au président. Revendiquer une victoire dans ce contexte, sans validation officielle, relève autant du courage politique que du risque calculé.
Dans les régions anglophones, toujours marquées par une crise armée vieille de plusieurs années, le vote s’est déroulé dans un climat de peur. De nombreux bureaux sont restés fermés, tandis que des groupes séparatistes ont appelé au boycott. L’abstention y a été massive, accentuant encore le fossé entre le centre du pays et ses périphéries en rébellion.
Entre attente et incertitude
Selon le calendrier officiel, les résultats provisoires devraient être communiqués d’ici le 26 octobre. Mais déjà, la rue bruisse de spéculations et d’appels à la mobilisation. Les réseaux sociaux camerounais se sont transformés en tribunes politiques où s’affrontent partisans du changement et défenseurs du statu quo.
Le discours de Tchiroma, exhortant l’armée et les forces de sécurité à « rester fidèles à la nation, non à un homme », a été interprété comme un appel à la retenue, mais aussi comme un test de loyauté pour une institution militaire qui demeure l’un des piliers du régime.
Pour l’instant, le calme prévaut dans la capitale, mais plusieurs ONG locales alertent sur le risque d’une dérive autoritaire si les contestations devaient s’amplifier. La société civile, longtemps muselée, tente de jouer un rôle de médiation, appelant à la transparence et à la retenue.
Une transition incertaine, mais un message fort
Dans son discours post-électoral, Issa Tchiroma a évoqué la mise en place éventuelle d’un « gouvernement de transition » destiné à refonder les institutions, réviser la Constitution et organiser de nouvelles élections locales dans un climat apaisé. Une proposition qui divise : certains y voient une opportunité historique, d’autres redoutent un scénario à la malienne ou à la burkinabè, où les transitions prolongées finissent par miner la stabilité.
Sur le plan international, les partenaires traditionnels du Cameroun — France, États-Unis et Union africaine — appellent au calme et à la transparence. Bruxelles et Washington ont d’ores et déjà annoncé qu’ils « suivraient de près le processus de publication des résultats ».
Le Cameroun à la croisée des chemins
À 48 heures seulement du vote, le Cameroun se trouve suspendu entre deux réalités : celle d’un régime qui refuse de lâcher prise et celle d’une population qui aspire à un renouveau politique.
Si la proclamation officielle confirme la victoire du président sortant, l’opposition pourrait contester vigoureusement les résultats, au risque de plonger le pays dans une crise institutionnelle prolongée. À l’inverse, une alternance acceptée pacifiquement ouvrirait une page inédite dans l’histoire politique du Cameroun.
Dans un continent où les transitions démocratiques sont souvent chaotiques, le Cameroun est face à un moment de vérité.
Les jours à venir diront si la « République du silence » osera enfin parler d’une seule voix : celle du peuple camerounais.
Rédaction : 224AfricaMedia
Informer. Inspirer. Connecter.



