Kampala (© 2026 The Conversation) – Entre 2016 et 2024, 193 coupures d’Internet ont été imposées dans 41 pays africains. Cette forme de contrôle social est une tendance croissante sur le continent, selon un nouvel ouvrage en libre accès. Il s’agit de la toute première analyse comparative rédigée par des chercheurs africains sur la manière dont les États africains recourent aux coupures d’Internet et les raisons qui les poussent à le faire.
Le livre, coédité par Felicia Anthonio, militante des droits numériques et spécialiste des coupures d’Internet, et Tony Roberts, chercheur sur le numérique, propose 11 études de cas approfondies sur les coupures d’Internet imposées par les États. Nous leur avons posé cinq questions à ce sujet.
Qu’est-ce qu’une coupure d’Internet et pourquoi se produit-elle ?
Une coupure d’Internet se définit comme une interruption intentionnelle des communications en ligne ou mobiles, généralement ordonnée par l’État et appliquée par des entreprises privées ou des fournisseurs d’accès à Internet. Le livre souligne que ces coupures ne sont ni légales, ni justifiées, ni proportionnées vis-à-vis des droits humains internationaux. Elles entravent la circulation de l’information et perturbent la vie sociale, économique et politique. Chaque coupure constitue une atteinte aux droits fondamentaux de millions de citoyens, notamment leur liberté d’expression, leur droit au commerce et à la participation civique.
Des exemples marquants des coupures d’Internet en Afrique
Des études de cas dans des pays comme le Sénégal et l’Ouganda montrent comment ces coupures sont souvent synchronisées avec des périodes électorales ou des manifestations. Au Sénégal, cinq coupures en trois ans ont affecté l’accès à l’éducation en ligne et aux informations sur la santé. L’Ouganda a coupé les réseaux sociaux pendant les élections, craignant les voix dissidentes, incluant celle d’un musicien devenu homme politique, Bobi Wine. En Éthiopie, les coupures s’alignent avec les manifestations pour étouffer toute couverture de la répression. Au Zimbabwe, des coupures ont été imposées en réponse à des manifestations antigouvernementales.
Tendances inquiétantes dans le contrôle d’Internet
Le rapport révèle une normalisation inquiétante des coupures d’Internet pour maintenir le pouvoir. Les gouvernements utilisent cette tactique pour réprimer la dissidence, étouffer les manifestations et manipuler les résultats électoraux. Le nombre total de coupures a considérablement augmenté, passant de 14 en 2016 à 28 en 2024. Les coupures deviennent plus sophistiquées, avec des interruptions ciblées sur des zones spécifiques ou des sites web, permettant ainsi un contrôle plus précis des voix critiques.
L’Éthiopie est le pays le plus touché, avec 30 coupures au cours des dix dernières années, soulignant un usage systématique pour faire taire la dissidence. Le Zimbabwe illustre les racines coloniales de ces pratiques, initiées par les Britanniques pour étouffer les appels à l’indépendance.
Résistance et lutte contre les coupures
Face à cette oppression, des militants utilisent des technologies telles que des VPN pour dissimuler leur emplacement et contournant les coupures. Le Nigeria, bien qu’ayant connu des coupures, fait face à une société civile plus robuste, permettant une réponse efficace. Les citoyens ont pris des mesures judiciaires contre l’État, obtenant des décisions qui ont invalidé les coupures d’Internet comme illégales. Cela illustre le potentiel de la société civile à exiger des comptes.
Tendances de 2025 en matière de coupures d’Internet
En 2025, les tendances montrent une double réalité : une augmentation continue des coupures, mais aussi une résistance croissante via des technologies de contournement et des organisations de la société civile qui prennent de l’importance. Cette dynamique offre un espoir dans un contexte où la répression devient de plus en plus sophistiquée.
Actions nécessaires pour protéger les droits numériques
Il est impératif que les droits humains fondamentaux, incluant le droit au travail, à la liberté d’expression et à l’éducation, soient respectés, tant en ligne qu’hors ligne. Les gouvernements africains, signataires de la Convention universelle des droits de l’homme et de la Charte africaine des droits de l’homme, doivent honorer leurs engagements. Dans plusieurs pays, la société civile joue un rôle clé dans la défense de ces droits, mais cela reste difficile dans les contextes où les libertés sont plus restreintes. Les entreprises privées doivent également être impliquées, en refusant de collaborer avec les gouvernements sur des mesures qui violent les droits humains et en adoptant une posture proactive pour défendre la liberté d’Internet.



