Séparer l’émotion du capital
Le 22 décembre 2025, un moment poignant s’est déroulé sur le plateau de Canal+. L’ancien capitaine des Bleus, Marcel Desailly, a fondu en larmes. Face à des dettes s’élevant à près de 2 millions d’euros, à une pression fiscale écrasante et à un isolement dû à un divorce, Desailly a partagé son parcours financier tumultueux. Il a révélé avoir perdu plusieurs millions dans des investissements en Afrique, notamment au Ghana et indirectement au Sénégal. Alors que sa carrière lui avait rapporté près de 100 millions d’euros, il s’est retrouvé piégé par des projets mal structuré, des partenariats fragiles, et une gouvernance déficiente.
Ce témoignage n’a pas manqué de provoquer des réactions divergentes. Quelle est la véritable question soulevée par cette situation : est-ce l’Afrique qui pose problème, ou est-ce la manière dont certains membres de la diaspora choisissent d’y investir ? Quand l’émotion précède la méthode, les conséquences peuvent être dévastatrices.
Le biais classique de la diaspora
L’investissement de la diaspora africaine est souvent motivé par deux logiques principales :
- Impact affectif : Ce désir de retour aux racines, de contribution au développement du continent, et d’amélioration de l’image personnelle.
- Rendement espéré : De l’immobilier au sport, en passant par la formation.
Le danger surgit lorsque cet impact émotionnel prend le pas sur la discipline financière. Les projets à impact nécessitent une rigueur accrue par rapport aux investissements traditionnels, car ils évoluent souvent dans des environnements juridiques complexes et parfois instables.
La gouvernance, toujours la gouvernance
Dans le cas de Desailly, ainsi que dans beaucoup d’autres situations similaires, les problèmes semblent émaner non pas de la nature du secteur choisi, mais de la gouvernance des projets. Parmi les fléaux observés, on retrouve :
- Partenariats informels
- Dépendance à un intermédiaire unique
- Absence de contrôle opérationnel
- Traçabilité déficiente des flux financiers
Une règle est incontournable : le capital qui n’est pas contrôlé devient vulnérable. Mettre sa confiance dans des systèmes sans une gestion rigoureuse se traduit souvent par des erreurs coûteuses.
Notoriété ≠ compétence d’investisseur
Une autre illusion commune est de confondre réussite professionnelle et expertise en allocation de capital. La fameuse célébrité peut ouvrir des portes, mais elle ne garantit pas une compréhension approfondie des états financiers. Les investisseurs institutionnels performants en Afrique suivent des protocoles rigoureux : investissements progressifs, audits préalables, comités d’investissement, et scénarios de sortie bien définis. En revanche, la célébrité peut souvent mener à un passage hâtif de ces étapes critiques.
Fiscalité et liquidité : les angles morts
Le récit de Desailly met en lumière deux risques souvent sous-estimés par la diaspora :
- Fiscalité transfrontalière : Un aspect mal anticipé qui peut entraîner des complications financières.
- Illiquidité des actifs : Un investissement peut sembler prometteur sur le papier mais se transformer en une trappe financière difficile à monétiser.
Ces éléments, liés à une compréhension insuffisante des obligations fiscales et à une évaluation de la liquidité, ne peuvent être ignorés si l’on souhaite investir efficacement en Afrique.
Leçons à tirer
Trois leçons opérationnelles se dégagent clairement de cette analyse :
- Séparer l’émotion du capital : L’investissement devrait se fonder sur des méthodes solides plutôt que sur des liens affectifs.
- Institutionnaliser les projets : Établir des structures juridiques robustes, procéder à des audits, et assurer une gouvernance indépendante.
- Monter en puissance progressivement : Tester la viabilité de la gouvernance avant d’augmenter les montants investis.
Il est évident que le problème ne réside pas dans l’Afrique elle-même, mais dans le manque de rigueur d’une partie de ses investisseurs d’origine. Les expériences de Marcel Desailly devraient servir d’avertissement et non de stigmatisation. L’Afrique est un marché exigeant ; ceux qui réussissent ne sont pas toujours motivés par la passion, mais par une approche structurée et méthodique. L’investissement de la diaspora sera d’autant plus efficace qu’il sera considéré comme une activité professionnelle, plutôt que comme un geste désintéressé.



